Les seniors centenaires qui défient la mémoire grâce au microbiote intestinal
Certains seniors de plus de 100 ans restent capables de réciter des listes de courses, des dates de naissance ou des souvenirs avec une aisance étonnante. Leur cerveau semble suivre un calendrier différent de leur âge civil, alors que la perte de mémoire devient généralement importante après 80 ans.
Depuis quelques années, des études suggèrent un lien inattendu : le microbiote intestinal. Il s’agit de l’ensemble des milliards de bactéries qui vivent dans notre tube digestif. Chez les très âgés ayant une mémoire intacte, les chercheurs ont observé un profil bactérien différent de celui des autres seniors. Des expériences sur des souris montrent aussi qu’en modifiant ces microbes, la mémoire peut évoluer. La clé pourrait donc résider dans la composition de leur flore intestinale.
Un microbiote de centenaire qui reste étonnamment jeune
Une grande étude chinoise, portant sur 1 575 personnes âgées de 20 à 117 ans, dont 297 centenaires, a révélé que la diversité microbienne, qui diminue souvent chez les seniors de 66 à 85 ans, augmente chez ceux qui dépassent 100 ans. Leur microbiote intestinal est riche en bactéries bénéfiques de la famille des Bacteroidetes, et pauvre en espèces associées à l’inflammation. Sa composition est étonnamment proche de celle de jeunes adultes.
En Sardaigne, des recherches comparant des adultes de 40 à 60 ans à des nonagénaires et centenaires ont montré une augmentation de la bactérie Akkermansia muciniphila. Celle-ci est liée à une barrière intestinale solide et à une meilleure régulation du système immunitaire. Au Japon, une cohorte de 160 centenaires, avec un âge moyen d’environ 107 ans, présente davantage de bactéries Odoribacteraceae, capables de produire des acides biliaires secondaires qui protègent contre certains agents pathogènes. Ce profil anti-inflammatoire pourrait aussi contribuer à préserver le cerveau.
Quand une bactérie influence la mémoire chez la souris
Pour mieux comprendre ce lien, une équipe de l’université Stanford a réalisé des expériences sur des souris. Des jeunes animaux ont vécu pendant quatre semaines avec des souris âgées. En partageant leur environnement, leur flore intestinale s’est modifiée, et leur mémoire spatiale a diminué, au point de se comporter comme des souris âgées.
Inversement, des souris âgées hébergées avec des jeunes ont vu leur mémoire s’améliorer. L’analyse a identifié une bactérie, Parabacteroides goldsteinii, qui prolifère avec l’âge. Elle sécrète des acides gras qui provoquent une inflammation chronique de l’intestin, affectant le nerf vague, une voie de communication entre l’intestin et le cerveau. Chez les souris âgées, l’activité du nerf vague chute d’environ 60 %, ce qui réduit la plasticité de l’hippocampe, une région clé pour la formation des souvenirs.
Couper chirurgicalement le nerf vague chez des jeunes souris reproduit ces troubles. En revanche, des traitements anti-inflammatoires intestinaux ou une stimulation électrique du nerf vague pendant trois semaines permettent de restaurer la mémoire spatiale et le fonctionnement hippocampique. Des antibiotiques ciblant P. goldsteinii et des médicaments du type GLP-1 ont aussi montré leur efficacité pour améliorer la cognition.
Des pistes pour préserver la mémoire chez les très âgés
Chez l’humain, les données restent encore limitées, mais les résultats vont dans le même sens. Des greffes de microbiote de donneurs porteurs d’un allèle protecteur du gène APOE vers des souris modélisant Alzheimer améliorent la mémoire à court terme et réduisent l’inflammation hippocampique. Chez certains patients atteints de la maladie d’Alzheimer, des greffes de microbiote de donneurs sains ont permis d’observer une augmentation de la diversité microbienne et quelques améliorations sur des tests de mémoire et de langage, même si ces progrès restent modestes.
Par ailleurs, les régimes alimentaires jouent un rôle. Ceux riches en graisses et en sucres tendent à réduire la diversité microbienne et à nuire à la mémoire, alors qu’un régime méditerranéen favorise un microbiote plus diversifié et une cognition mieux préservée chez les seniors.
Plusieurs équipes travaillent à isoler des souches bactériennes typiques des nonagénaires et centenaires en bonne santé, comme Akkermansia, Faecalibacterium prausnitzii ou certaines Christensenella. L’objectif est de développer des probiotiques « de longévité ». D’autres explorent la stimulation du nerf vague, déjà utilisée pour traiter l’épilepsie ou la dépression, dans le but de lutter contre le déclin cognitif lié à l’âge. Enfin, l’impact à long terme de médicaments comme le GLP-1 sur l’axe intestin-cerveau fait également l’objet de recherches. La question centrale reste de savoir si ce microbiote particulier est la cause de la bonne mémoire chez certains centenaires ou simplement un reflet de leur santé globale. Les années à venir devraient apporter des réponses.



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